Jacques Charpentreau Poèmes
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DE QUELQUES RECUEILS

 

 

Demain la veille

 

Aujourd’hui je conduis dans la ville du sommeil
(vitre du soleil ?)

l’autobus échappé des rues de Londres
(rues de l’ombre ?)

C’est la ligne du cœur en feu dans les artères de la nuit
(terre de l’ennui ?).

Faites signe au machiniste
et l’autobus se range le long du trottoir
(le rouge se ronge ?).

Montez à l’impérial,
asseyez-vous sur la première banquette,
offrez-vous à l’espace artériel des rues
et regardez à travers la vitre.
Aux fenêtres du premier étage,
les enfants vous font des signes,
les femmes vous sourient,
les hommes lèvent la main.
En bas les passants voient votre reflet dans les vitrines
(les passants du présent sont-ils déjà passés ?).

Je connais le chemin
dans le réseau des rues.
Montez si vous voulez.
Il suffit de faire signe au machiniste.

Musée secret



Musée secret

 

 ***

 

L'oiseau

 

On ne voit pas l’oiseau
Qui chante au fond du bois.
Il fait tinter pour toi
Le cristal du silence.

 

Il est l’oiseau sans nom
L’oiseau qu’on ne voit pas.
On le sait tout petit
Dans le cœur noir des branches.

 

Retiens un peu tes pas
Pour l’écouter chanter.
Tu sais qu’il se taira
Si tu marches vers lui.

 

Écoute l’invisible.
Plus tard, demain, l’hiver,
Tu l’entendras en toi,
Lointain écho du chant.

La fugitive.


La fugitive

 

 ***

 

Associations

 

À l’association des parents des rêves
Ce sont les enfants qu’on inscrit
Enfants charmants enfants
Vos chants s’effrangent sur les grèves
Aux lisières d’or de la vie.
Vos pas légers inscrivent sur le sable
À peine une piste à peine un passage
À la bordure de la mer
Avec les vôtres c’est mon pas
Que le flux a tôt recouvert
La vague bat
La mesure du cœur
Un flot qui naît un flot qui meurt
Mais j’entends encor vos voix dans le vent
Vos refrains vos fugues vos chants
Comme un contrepoint aux laisses du temps
À peine un appel un murmure à peine
La voix de l’aurore à travers la mienne
La voix de l’oracle à jamais perdu
La voix du temps qui n’est plus
Ah qui me lança ce cri dans la nuit
Depuis la grève aux sables d’or
Avant que le flot ne m’enlève
Je me livre encore
À la voix du rêve inspirant mes lèvres

Le fil d’or.


 

fil d'or


 

***

 

Reprise

 

Là-bas
très loin
une main sort des vagues de la mer
et avec une aiguille d’or
enfilée de varech ruisselant
elle coud le ciel et l’océan
sur l’horizon.
Le navire est prisonnier.
Ô ma petite âme !

Images



Guilbaud


Images. Illustration de Luce Guilbaud pour la couverture.

 

***

  

 En auto

 

Un volant dans les mains, un coussin sous les fesses,
La tête encasquettée un portable à ton bord,
Dans la horde tu vas, tu roules vers ton sort :
Le tiercé, la télé, la bière. Adieu jeunesse !

 

À tes côtés, déjà menacée par la graisse,
Elle se taît, rumine, et partage vos torts ;
Elle a ses hauts, ses bas, tantôt un chien qui mord,
Tantôt un chien battu quémandant la caresse.

 

Les gosses crient derrière et mâchent leur chwingeum.
Condamné sans appel ! Bientôt, le dernier rhum.
Tu ne t’étais pas vu coincé dans cette bulle…

 

En toi, pourtant, malgré tes rêves envolés,
Je sais que comme moi, mon frère en ridicule,
Tu es le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé.


Cette vie nous fait mal,
          Nerval !

 

La part des anges.


La part des anges couv.

 

***

 

La voix dans la nuit

 

Un modeste bouquet, violettes de Parme,
Un hommage au silence après Monteverdi.
Le chant s’est arrêté, mais l’écho le redit :
Une offrande, un soupir, le bouquet de nos larmes.

 

Que revienne le chant dans le fracas des armes,
Les jurons des soudards, les tueries des bandits,
Solstice de l’horreur, incendie de midi,
Plus haut que le vacarme, incantation du charme !

 

Plus terribles les cris et plus pure la voix.
Je ne sais quel espoir encore au fond de moi
Veut donner à la voix l’écho qui la prolonge.

 

Ce combat dans la nuit n’aura jamais de fin.
Je n’ai que cette voix, ces fleurs et leur parfum ;
Ne me réveillez pas, je n’appartiens qu’au songe.


Le visage de l’ange.


visage de l'ange


***


Les Tasses

 

‑ Je suis de gauche, moi ! disait la Tasse à thé
                          Avec fierté
     Dans la main de la duchesse douairière,
                          Gauchère,
                   Aux Tasses roturières
          Qui portaient leur anse droitière.
          Mais quand on les mit dans l'évier,
          On les lava sans les trier.

 

     Quand les politiciens sont au pouvoir,
          Tout gonflés de leur importance,
          Bien malin qui pourrait prévoir
          De quel côté tourne leur anse.

 La rose des fables


alt

***


Quelques consolations aux misères de ma vie


Les sanglots longs des violons de Paul Verlaine
La voix de Jacques Douai chantant File la laine
Mon gros Victor Hugo feuilleté au hasard
La Symphonie Haffner
d’Amadeus Mozart
M’éveiller le matin comme le jour se lève
En souriant encore à quelque absurde rêve
Chaque jour dépouiller Le Monde et regretter
Le vieux journal de Beuve et de Viansson-Ponté
Ne pas être dans son Carnet nécrologique
Savourer une blague importée de Belgique
La première hirondelle et le premier lilas
Déguster un carré – ou deux – de chocolat
Écouter le pinson le merle et la mésange
Guetter au soir furtif le passage des anges
Voir frémir de désir les moustaches du chat
Sentir l’odeur des foins que mon voisin faucha
Après un long conflit le succès des grévistes
Un Ronsard découvert par un vieil archiviste
Sainte Anne
de Vinci mon petit Manessier
Écrire quelques vers Lire un bon policier
Tenir très court en laisse Internet et sa clique
Savourer les clichés d’un pantin politique
Un soleil de printemps timide et velouté
Une déculotté d’un peuple d’enfootés.
Monet Nerval Messiaen Guillaume Apollinaire
Villon Rouault Musset dans mon antiphonaire
Traiter de « vieil idiot » un jeune écervelé
Étagère ou sonnet me mettre à bricoler
Être salué gaiement par un ancien élève
Au Jour des Rois glisser au plus jeune la fève
Découvrir un poète à son premier recueil
Ne pas faire la sieste au fond de mon fauteuil
Au soir de canicule arroser les parterres
Relire Les Copains et Les Trois Mousquetaires
Tailler un vieux rosier Planter un réséda
Recevoir un recueil de Goffette ou Réda
Une voix nue d’enfant récitant un poème
Un signe de bonheur venu de ceux que j’aime
L’infinie nullité d’un show présidentiel
Après l’averse voir se lever l’arc-en-ciel
Mon nom sur l’école à Saint-Hilaire-des-Loges
Revoir mes grands-parents en remontant l’horloge
Malgré mon vieux visage et les rides des ans
Recevoir un sourire inconnu d’un passant
Et dans la litanie de mes bonheurs de vivre
Avoir pu ce matin oser écrire : À suivre.


Ombres légères.



Musée secret. Couverture  La fugitive  Le fil d'or  images  La parrt des anges  le visage de l'ange  La rose des fables  Ombres légères



************


 

POUR LES ENFANTS

 

 

L’école

 

 

      Dans notre ville il y a
Des tours, des maisons par milliers,
Du béton, des blocs, des quartiers,
Et puis mon cœur, mon cœur qui bat
               Tout bas.

 

        Dans mon quartier il y a
Des boulevards, des avenues,
Des places, des ronds-points, des rues,
Et puis mon cœur, mon cœur qui bat
               Tout bas.

 

          Dans notre rue il y a
Des autos, des gens qui s’affolent,
Un grand magasin, une école,
Et puis mon cœur, mon cœur qui bat
               Tout bas.

 

        Dans cette école il y a
Des oiseaux chantant tout le jour
Dans les marronniers de la cour.
Mon cœur, mon cœur, mon cœur qui bat
                    Est là.

 

La Ville enchantée.

 

 ***

 

La marchande de la Colonne Vendôme

 

– Bonjour Madame ! Que vendez-vous ?
Des nougats ? Des lions ? Des atomes ?
Des pianos à queue ? Des fantômes ?
– Mais pas du tout ! Oh ! Pas du tout !
Je vends la Colonne Vendôme.
– La bonne idée ! Pour la mettre où ?
– Mais chez vous, Madame, dans votre home,
Ce sera chic et de bon goût.
– Et combien en demandez-vous ?
– Je vous la vendrai pour trois sous,
Avec son titre et son diplôme,
Mais c’est bien parce que c’est vous.
– C’est trop cher pour moi de dix sous :
Elle n’a même pas de chromes,
Elle a l’air maigre comme un clou,
On dirait une girafe, ou
Un i qui se hausse le cou !
– Mais c’est la Colonne Vendôme !
– Je sais bien. C’est tant pis pour vous.
Je n’en veux pas pour un royaume.
Gardez-la donc. Un point, c’est tout.

 

 

La marchande de la colonne Vendôme

 

Paris des enfants. L'École des Loisirs, 1978. Illustration de Valérie Charpentreau.

 

*****

 

L’arbre

 

Perdu au milieu de la ville,
L’arbre tout seul, à quoi sert-il ?

 

Les parkings, c’est pour stationner,
Les camions pour embouteiller,
Les motos pour pétarader,
Les vélos pour se faufiler.

L’arbre tout seul à quoi sert-il ?

 

Les télés, c’est pour regarder,
Les transistors pour écouter,
Les murs pour la publicité,
Les magasins pour acheter.


L’arbre tout seul à quoi sert-il ?

 

Les maisons, c’est pour habiter,
Les bétons pour embétonner,
Les néons pour illuminer,
Les feux rouges pour traverser.


L’arbre tout seul à quoi sert-il ?

Les ascenseurs, c’est pour grimper,
Les Présidents pour présider,
Les montres pour se dépêcher,
Les mercredis pour s’amuser.

 

L’arbre tout seul à quoi sert-il ?

 

Il suffit de le demander
À l’oiseau qui chante à la cime.

 

La Ville enchantée.

 

**

 

Lettre d'élèves de Congénies. Mai 2012

 

     L'arbre 1     L'arbre 2     L'arbre 3

 

CE1 de l'École de Cougénies.

 

 

 ***

 

La petite rose des fables

 

 

Les chats

 

Était-ce le chat noir d’Édouard
Ou le chat blanc d’Armand ?

 

Était-ce le chat roux d’Isou
Ou le chat bleu d’Yseult ?

 

Ce fut par une erreur cruelle
Le chat d’la Mèr’Michel,
Couleur de feu, couleur de miel,
Couleurs de l’arc-en-ciel.

 

L’eusses-tu cru
Que Lustucru
Fut le premier surpris ?

 

Car la nuit tous les chats sont gris.

 

La petite rose des fables.


***

 

Le petit clown blanc de la lune

 

 

Le petit clown blanc de la lune
Joue du violon, bat du tambour,
Jongle avec des noyaux de prunes,
Des diamants, des pommes d’amour,
Dans la douce nuit de velours.

 

Le petit clown blanc de la lune
Se balance au ciel en rêvant ;
Par-dessus la mer et les dunes,
Il se laisse bercer au vent
Sur son grand trapèze volant.

 

Le petit clown blanc de la lune
Me regarde au fond de la nuit.
Il console mes infortunes,
Il me sourit, pâlit, et puis
Le petit clown s’en va sans bruit.

 

La carpe de mon pommier.

 



La petite rose des fables
                   la carpe de mon pommier


                                              

 

QUELQUES POÈMES INÉDITS

 

 

Une bonne recette

 

Aux Parents

 

Choisissez un cerveau bien frais, bien fait, bien tendre :
Plus il sera précoce, et plus jeune, et plus sain,
Mieux vous réussirez à suivre le dessein
D'un bon décervelage. Troussez-le sans attendre.
Le mieux est de le prendre étant encore au sein.

 

Avant tout, videz-le : bruit sur bruit, en cadence,
Du rock, du rap, du raï, du flon-flon, tout est bon,
Magasins et bistrots, ascenseurs et camions,
Métro, boulot, bobo, mettez de la puissance,
Nettoyez ce cerveau par giclées d'ultra-sons.

 

Bien vidée, bien rincée, enfootez la cervelle,
Branchée sur la télé, ficelée jour et nuit.
Envoûté, transporté, dans la fureur du bruit
Baignez votre cerveau dans le sang qui ruisselle,
Marinez sans compter : c'est ce jus qui le cuit.

 

Mais tout ceci n'était encore qu'un prologue.
Série après série, il va prendre du goût :
Les herbes des schizos, les condiments des fous,
Les voitures brûlées dans les fumées des drogues,
C'est du Michaud pour tous ! Mescaline partout !

 

Il reste, après le hasch, l'alcool, la cocaïne,
À donner au cerveau son onctuosité :
Il se blanchit aux viols, car la sexualité
Est un puissant piment de nouvelle cuisine.
Mouillez-le finement dans ces atrocités.

 

Surtout, ne laissez pas abîmer par l'école
Votre préparation. Évitez ses discours !
Pas de livres non plus ! Des tam-tams, des tambours,
Le sexe et le football, le fric et la bagnole,
Voilà tous les secrets d'un cerveau mis à jour.

 

Pour finir la recette au cerveau véritable,
Sous l'œil de la télé qui jamais ne s'éteint,
Qu'un homme politique annonce le festin !
Après son homélie, on peut passer à table,
Et vous servez enfin votre parfait crétin.

 

© Jacques Charpentreau. Mes Bêtes noires.


 

***

 

C'est à vous !

 

 

« Vieux grognon, m'a-t-on dit, le monde vous dépasse.
N'avez-vous pas vécu ? De quoi vous plaignez-vous ?
Ce petit peu de temps, ce petit peu d'espace
Qui furent votre vie, aujourd'hui sont à nous.
Tout change, vient, s'en va. C'est le progrès. C'est tout.

 

Et vous vous cramponnez à vos vieilles chimères.
Du froid de votre hiver, vous rêvez du printemps,
De la douceur du jour dans votre nuit amère.
Et comme tous les vieux, d'eux-mêmes mécontents,
Furieux, vous bougonnez : "C'était mieux de mon temps". »

 

Mais non ! Tant que je vis, j'aime, souffre, respire,
Mon temps, c'est aujourd'hui. Le temps passé n'est plus.
Il y a d'autres jours. J'en ai connu de pires,
J'en ai connu de mieux. Ils sont tous révolus.
Le balancier des jours est un maître absolu.

 

Ce n'est pas le progrès que je crains ou regrette.
Au contraire, j'attends qu'il amène avec lui
Ces heureux temps nouveaux promis par les prophètes,
Cette aurore attendue au profond de la nuit :
Que le bel avenir soit enfin l'aujourd'hui !

 

Car je suis impatient et sans doute crédule
D'espérer voir changer le monde autour de moi.
« Trop vieux », me disiez-vous ? Qui marche ? Qui recule ?
On pille, on frappe, on tue. La misère s'accroît,
Et le profit partout sait imposer sa loi.

 

Pardon ? Que disiez-vous ? Vous rêviez d'autre chose
Que la nuit, dormant sur les trottoirs, tous ces gens ?
Ils payent la rançon du progrès, je suppose...
Comment faire ? Aujourd'hui, nous n'avons plus d'argent :
Nous avons des besoins diablement plus urgents !

 

Télévision, radio, téléphone portable,
Voiture, ordinateur, internet et Mac Do,
À portée de la main ce monde délectable,
Sexe, sable, soleil, vous offre ses cadeaux,
Sa virtuelle vertu, son crédit, son credo.

 

Et nous sommes si loin de la terre promise !
On regarde, on attend, on guette ce qui vient :
La barbarie barbue et ses femmes soumises,
Les foules désœuvrées qui n'espèrent plus rien
De la médiocrité de nos politiciens.

 

Je suis vieux. Mais pourtant je voudrais que tout change,
Voir enfin rajeunir ce monde sclérosé !
Qu'on soit plus audacieux, moins sage, qu'on dérange
Ce désordre établi, ce couvercle posé
Sur la vieille marmite, et que l'on ose oser !

 

Petits vendeurs de drogue et rois de la finance,
Ceux d'en bas, ceux d'en haut, nos vies dans leur étau,
Écrasées, pressurées, tout à leur convenance.
Quand brillent les châteaux, quand brûlent les autos,
Le peuple souverain retourne à son loto.

 

Dépassé, dites-vous ? Mais ce monde immobile
N'en finit pas de s'abandonner aux escrocs,
Pendant que s'égosille un babillard habile,
Grand Président qui sourit en montrant ses crocs.
Ses doigts crochus dans ma poche ont fait un accroc.

 

Voilà le capitaine aux fils d'or sur sa veste.
Levons l'ancre ! Voici le temps d'appareiller.
Je mourrai, jeunes gens, et vous ferez le reste.
Mes regrets ? Ce seront les amours défeuillées,
Les amis disparus — le parfum des œillets.

 

© Jacques Charpentreau.  Mes Bêtes noires.

 

 

Courrier : Jacques Charpentreau, La Maison de Poésie.

Société des Poètes Français.

16, rue Monsieur-le-Prince. 75006 Paris.

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Mise à jour le Dimanche, 21 Octobre 2012 09:33